DSC 1056Discours de Jean-Pascal Labille de la fondation "Ceci n'est pas une crise" en introduction à la conférence "Zoos Humains" du 9 novembre 2016 en présence de messieurs Thuram, Blandchard et Boëtsch

"Bonjour à tous, et bienvenue. Bienvenue à vous, Lilian, Pascal et Gilles, et bienvenue à vous, cher public.

Avant toute chose, je voudrais remercier chaleureusement le CALg et la Cité Miroir du partenariat que nous avons mis en place et qui nous permet de vous accueillir ce soir.

Vu les circonstances, il convient d’introduire cette soirée par un point sur les élections américaines. Cette citation de Gramsci parait opportune pour décrire la situation dramatique que vit l’époque moderne : « Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaitre et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ».

Faire un saut dans le passé pour penser le présent est plus que jamais indispensable pour prévenir l'éclatement mondial. Rappelons-nous que l'ultra-libéralisme du XIXe siècle a déclenché la crise de 1929 qui a donné lieu à la fascisation de la société et à la seconde guerre mondiale.

Le mur que certains veulent bâtir entre le Mexique et les États-Unis renvoie aux barreaux des cages des zoos humains des empires coloniaux. Il incarne la ségrégation des sociétés occidentales blanches dites « civilisées » envers les populations dites « sauvages » et donc la négation de leur humanité.

Nombre de spécialistes des Etats-Unis le répétaient : la force de Trump est d’avoir endossé la colère populaire profonde d’une partie du peuple américain. Ces « gens » qui ont perdu économiquement et en ont assez d’entendre les mêmes discours, prononcés par les mêmes profils, de plus en plus souvent au sein d’une même « dynastie ». Ces « gens » qui en ont assez de la rhétorique de la soumission à la globalisation. Ces « gens » qui ont une jouissance à pouvoir enfin oser revendiquer leur identité, et dire à l’autre qu’il n’est que toléré et peut être refoulé.

Les dernières élections américaines révèlent la faillite d'une élite politique de l'establishment. Il me semble que c'est aussi parce que la famille démocrate n'a pas voulu laisser plus de place à l'alternative progressiste de Bernie Sanders que le peuple s'est retourné vers la figure de Trump. Son élection révèle sans conteste un mécontentement populaire grandissant. Comment ce phénomène de la « politique du show télévisé » peut-il s’imposer dans un pays qui abrite les universités les plus renommées ? Pourquoi les sondages n'ont-ils pas mis en lumière ce qui paraissait comme l'impensable? Des murs se consolident effectivement aujourd’hui entre les élites, les intellectuels et le peuple.

La compréhension des mécanismes de domination qui ont traversé notre passé colonial doit nous aider à réfléchir l’action sociale du présent : canaliser le mécontentement populaire grandissant vers la destruction des murs plutôt que leur construction, voilà le grand défi politique de l’époque moderne. Et pour ce faire, les acteurs politiques, intellectuels et médiatiques devront alimenter les programmes, les idées et les informations en allant à la rencontre de ce que vivent les gens. N’oublions pas que la peur sociale et identitaire véhiculée et vécue dans le monde paralyse, favorise le repli sur soi et dresse les peuples les uns contre les autres, il est donc plus que jamais temps d’agir et de générer, dans le futur proche, les leaders et idéaux politiques à proposer au peuple en colère. Une équation qui vaut aussi pour nous, les démocrates européens.

En deux mots, la Fondation Ceci n’est pas une crise, c’est quoi ?

Nous sommes une petite vingtaine de personnes, aux profils très différents – des anciens ministres de tous bords, des chefs d’entreprises, des députés européens, un curé et un caricaturiste, pour ne citer qu’eux. Quelques personnes, donc, qui se rejoignent, il y a maintenant 3 ans, autour d’un constat.

Le constat que, ce que notre société occidentale traverse, ce n’est pas une crise. C’est une vraie mutation sociétale, avec des bouleversements importants dans les domaines économique, social, écologique, familial etc.

Et la constatation que tous ces changements créent une perte de repères chez les individus – une perte de repère dangereuse parce qu’elle ouvre la porte à des solutions simplistes et basées sur le rejet. Le rejet de l’autre, surtout.

A cela s’ajoute - ou, peut-être, est-ce lié – le fait que, comme le dit Pascal Blanchard, si la déconstruction des empires coloniaux a eu lieu il y a plus de 50 ans en théorie, nous en vivons encore aujourd’hui les conséquences.

Parce que les mentalités ne changent pas vite. Tous, nous venons au monde et nous grandissons avec une culture, des préjugés et des héritages, dont certains sont encore issus du temps des colonies.

J’ajouterai encore et ici, je cite Lilian : Tant que nous serons prisonniers de l’idéologie des scientifiques du XIX ème siècle qui ont classifié les femmes et les hommes en « supérieurs » et en « inférieurs », nous ne pourrons pas comprendre que l’âme noire, le peuple noir, la pensée noire n’existent pas plus que l’âme blanche, le peuple blanc ou la pensée blanche. Tout cela n’est que jeu de construction. Le noir n’est pas plus que le blanc, le blanc n’est pas plus que le noir, il n’y a pas de mission noire, il n’y a pas de fardeau blanc, pas d’éthique noire, pas d’intelligence blanche. Il n’y a pas d’histoire noire ou d’histoire blanche. C’est tout le passé du monde que nous devons reprendre pour mieux nous comprendre et préparer l’avenir de nos enfants.

Les zoos humains, que vous allez découvrir ou redécouvrir dans le film de ce soir, nous rappellent une chose : l’inacceptable - j’entends ici le fait que l’on nie à des êtres humains le droit d’être reconnus comme tels – l’inacceptable, donc, a non seulement existé, il a aussi été accepté de façon massive.

Au-delà de l’horreur subie par les victimes, il faut nous souvenir de ce qui a été si bien dit par Aimé Césaire:

« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale et au relativisme moral. »

Aujourd’hui, comme à toutes les époques, nous sommes conditionnés et influencés par la façon dont « on raconte le monde », comme dit Lilian. Chacun porte en lui, malgré lui même parfois, des idées d’inégalité, des peurs de l’autre ou des sentiments de rejet de la différence.

Alors, pour en revenir à la Fondation Ceci n’est pas une crise, nous nous sommes interrogés sur ce que nous pouvions faire pour ne pas rester insensibles et inactifs face au désarroi bien légitime que beaucoup ressentent, et face aux discours grandissants de rejet de l’autre.

Sur ce qu’il était possible de faire, face à la montée des populismes et des mouvements identitaires qui se présentent comme la seule réponse aux problèmes que traverse notre société.

Nous avons voulu - et je cite ici Pierre Rahbi du mouvement Colibri, « faire notre part ».

Laissez-moi raconter à ceux d’entre vous qui ne la connaissent pas, la légende amérindienne à l’origine de ce mouvement.

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. U bout d’un moment,, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je sais, répond le colibri, mais je fais ma part ».

C’est pour être des colibris que nous avons créé la Fondation.

Alors, que faisons-nous ?

Notre objectif est de dépasser la simple dénonciation. Nous voulons proposer des solutions opérationnelles en renforçant et en mettant en réseaux tous les acteurs concernés. Nous voulons faire émer¬ger des réponses concrètes et utilisables à des problématiques sociétales.

Surtout, nous souhaitons contribuer à l’émergence d’identités ouvertes.
Plus que pour faire accepter la diversité, pour faire apprécier toutes les variations cultu¬relles, ethniques et religieuses des individus et faire percevoir la diversité comme un enrichissement qui contribue à l’amélioration de nos sociétés.

Comment faisons-nous, me direz-vous ?

Nous avons plusieurs chantiers, que je vous invite à découvrir sur notre site pour ne pas être trop long ici.

L’un consiste à faire la pédagogie des mutations sociétales actuelles et d’avoir un projet de société, notamment en portant des débats au sein du public.

C’est dans ce cadre, et parce que nous pensons que l’avenir doit se construire dans le goût de l’autre, dans la curiosité face à la diversité et dans le respect de tous – bref, dans le vivre ensemble, que nous avons le plaisir de participer à l’événement de ce soir.

La fondation veut aussi participer à la construction d’une citoyenneté ouverte, à l’inverse des replis identitaires prônés par les sirènes de l’extrême-droite. Je crois fondamentalement, à titre personnel, que la Renaissance africaine est en route, et que le monde, surtout européen, va devoir compter sur elle. Et que, comme l’a écrit Alassane Ndaw, l’étude historique des doctrines de pannégrisme et de panafricanisme est nécessaire pour comprendre et faire avancer cette Renaissance africaine qui n’est rien d’autre que la revendication d’un héritage de civilisation propre et le droit à la civilisation universelle, produit commun d’échanges et de circulation, de rencontres et de mélanges. Le thème culturel féconde directement la politique.

J’espère sincèrement qu’à votre tour, si ce n’est déjà fait, vous aurez envie, en rentrant chez vous ce soir, de « faire votre part de colibri ». Parce que c’est aujourd’hui que nous construisons demain, et parce qu’il y a urgence à agir si l’on ne veut pas que les dérives du passé reviennent au-devant de la scène. N’hésitez, en tous les cas pas, à aller visiter notre site (fondationcecinestpasunecrise.org) et à nous rejoindre.

Merci pour votre attention, place maintenant à Lilian, Gilles et Pascal et excellente soirée!"

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